Quand la Vie Se Fige: Art et Language
- Amandine Vincent
- 18 mai
- 2 min de lecture
Cela m’a frappée un jour.
En français, nous appelons nature morte ce que l'anglais appelle still life. Ces mots que je prononce depuis l’enfance ont toujours véhiculé pour moi cette radicale brutalité, cette idée inconfortable de fin et de putréfaction. Still life, en revanche, sonne plus doux, en suspension. Mêmes oeuvres, deux bien différentes sensations.

L’italien, l’espagnol et le portugais voient eux aussi la mort déposée sur ces tables de cuisine, tout comme le grec et le russe - ce dernier ayant d’ailleurs emprunté l’expression au français. À l’inverse, le néerlandais et l’allemand (stilleven et Stillleben) interprètent ces scènes comme des
« vies silencieuses », établissant par le langage et la culture une proximité avec l’anglais. Quant aux langues asiatiques et à l’arabe, leurs expressions mettent, elles aussi, l’accent sur l’immobilité, comme absence de mouvement ou de bruit.
Alors, qu’est-ce que cela change réellement ?
Les mots ont un impact. Ils portent nos cultures, nos croyances, nos émotions. Penser à une nature morte, c’est convoquer l’idée de fin et réfléchir au passage du temps d'un point de vue radical. Penser à une vie immobile, c’est faire une pause, observer un mouvement interrompu, méditer sur un parcours. Là où la nature morte se concentre sur la mort comme résultat, comme l'état non-vivant, still life envisage mourir comme un processus inscrit dans le temps, l'action de "devenir mort" en quelque sorte. Dans les deux cas, l' idée du caractère éphémère de la vie et celle de l’inéluctabilité de la mort sont présentes, mais ce déplacement du regard est, à mes yeux, essentiel.
Avant d’apprendre à réellement voir les oeuvres, je me détournais plutôt de cette forme d'art. Je trouvais ces tableaux ternes et tristes, associés à l’absence et au vide. Bien qu’au fil du temps, ma manière de penser la vie et la mort ait évolué, je continue de croire que, tant que le français était mon unique référentiel linguistique, je ne parvenais pas à voir au-delà des mots. Instruite par ma langue maternelle, je regardais des vies éteintes; lorsque j’ai appris à en parler en anglais, j'ai abordé ces tableaux comme j’aborde la photographie, et j’ai commencé à voir des instants en suspension.
Cette réflexion m’a fait réaliser une fois de plus le pouvoir des mots, un pouvoir qui s'applique à notre façon de percevoir l'art, comme à la vie de façon plus large. Les mots que nous utilisons pour parler d'art ne sont pas des supports neutres, ils font partie de l’histoire que nous racontons. Ils façonnent notre manière de regarder et de ressentir. Notre manière de penser. Cultiver la curiosité en art ne consiste pas seulement à observer. C’est aussi écouter le langage que nous entendons et réutilisons, et comprendre pourquoi et comment ces mots modèlent notre angle de vue. Rester vigilant, ouvert, et critique devient alors une nécessaire discipline. Car en fin de compte, notre appréciation des arts et des cultures peut changer à la faveur des mots que nous choisissons pour les nommer.
Une sélection d’œuvres du Rijksmuseum par Echoes of the Canvas est disponible. Cliquez ici et découvrez certaines des multiples façons dont les artistes ont interprété la nature morte.


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